Ce récit pourrait être un des romans imaginés par l’auteur, une fiction telle qu’il sait si bien les écrire. Mais c’est hélas une histoire vraie, la sienne et celle de Andrée, sa grand-mère maternelle et de Michèle, sa mère, deux combattantes entre lesquelles il va grandir et se construire. Aujourd’hui, ces deux femmes, victimes de la cruauté des hommes, pourraient se défendre, porter plainte, alerter sur leur sort via les réseaux sociaux. Pas à leur époque, où une femme n’a non seulement pas voix au chapitre, mais doit en plus se soucier des apparences et du qu’en dira-t-on. Elles vivent sous la coupe du mari et n’ont aucun droit. Quelquefois, ça se passe bien. Hélas pas pour elles. Le père de l’auteur est un pervers manipulateur et narcissique qui va non seulement brutaliser et torturer psychologiquement Michèle, mais ira même jusqu’à essayer de la tuer. Et il lui faudra 2 ans pour lui échapper et mettre son fils à l’abri. L’enfant a-t-il ressenti dès avant sa naissance cette violence, et cette absence non pas d’un père, mais d’amour paternel ? Ses romans sont-ils le balancier avec lequel il se maintient en équilibre sur le fil de sa vie ? Quoi qu’il en soit, si le mal a une origine, encore faut-il la découvrir, et c’est cette enquête que l’écrivain mène sur son passé, pour essayer de comprendre pourquoi et comment son géniteur est un tel monstre. Est-ce que la violence a été un exutoire à sa propre vie et à ses échecs ? La famille Grangé semble maudite et si l’hérédité est un des facteurs, ce n’est pas le seul, ce qui ramène à la question essentielle : qu’est-ce qui précède l’autre, de l’œuf ou de la poule ? Dans une autobiographie il y a toujours le risque que l’auteur embellisse les faits. Ici, au contraire, il se livre sur sa vie, ses questionnements, ses angoisses, avec pudeur, mais sans pudibonderie, sans pathos, et encore moins d’auto-apitoiement. Il nous raconte un enfant, puis un homme tourmenté qui porte en lui les blessures de la peur et de la violence mais qui, grâce à l’amour inconditionnel de deux femmes, parvient tant bien que mal à résister et à développer sa résilience. Pour les lecteurs qui, comme moi, suivent Jean-Christophe Grangé depuis « Le vol des cigognes », ce livre est un atout dans la compréhension du cheminement qui le conduit à écrire des histoires démoniaques, et nous confirme que l’on est toujours le résultat de son enfance. Un récit bouleversant, intense et d’une intelligence rare.