Après le génial Daren Aronofski dans son Noé, c'est au tour d'un autre cinéaste majeur de notre temps de créer une réflexion innovante et suprahumaine sur un moment phare de l'Histoire. Le tour de force de ce nouvel Exode est de montrer un Moïse travaillé à nu par un Dieu absent qui le malaxe, qui le broie, au sens propre du terme. C'est recouvert de boue jusqu'au visage, les membres brisés, face à un enfant boudeur à la cruauté puérile, que Moïse fait l'expérience de son Dieu. L'épreuve ira au bout de l'horreur (le Nil transformé en fange sanglante, les bêtes crevant le ventre en l'air, les viandes pourries, les récoltes détruites, les hommes affamés, couverts de pustules, réduits au statut d'animaux) pour que, face à l'Innommable, face à la mort inacceptable des premiers-nés égyptiens, se produise l'acte de la foi, comme un saut dans le vide. Quand Ramsès, recru de douleur paternelle, blasphème ce Dieu infanticide, Moïse a ce mot terriblement juste : "Aucun enfant hébreu n'est mort." Plus tard, quand ce même Dieu enfantin, primesautier et capricieux réprouvera, d'une mimique presque indifférente, l'abjection d'un peuple se prostituant au Veau d'Or, Moïse aura été, lui, à ce point saccagé qu'il pourra renaître, de guerrier impulsif en législateur inquiet... Tout reste ensuite ouvert dans cette quête des hommes, puisque le film s'achève sur le début de l'errance au désert... Pour soutenir jusqu'au bout de cette courageuse vision de foi à la limite du scandale, il fallait des acteurs investis d'une conviction brûlante et d'une totale adhésion, avec une mise en scène coup de poing, frappant comme la foudre et les éléments, ainsi qu'une vision humaniste du metteur en scène. C'est miraculeusement le cas, et cela apparaîtra encore plus quand sortira la version longue de ce chef d'oeuvre absolu. Nous voilà donc aux antipodes du péplum hollywoodien séraphique de Cecil B. DeMille, avec ses acteurs niaiseux aux torses musculeux enduits de crème solaire, ses traîtres d'opérette, ses cartons-pâte, sa pléthore de figurants, et sa caricature du Moïse de Michel-Ange, côtoyant des danseuses sorties de cabarets de luxe. On se prend à rêver à d'autres cinéastes humanistes, qui mèneraient une réflexion de l'envergure de Ridley Scott, sur deux livres bibliques majeurs, Job, puis les Évangiles.